La Barcelona World Race : plus de 25 000 milles soit 46 000 km à travers trois océans, trois caps et 14 équipages dont Groupe Bel de Kito de Pavant et Sébastien Audigane. Le pitch est alléchant, le feuilleton de l'hiver a tenu ses promesses. L'aventure a duré deux mois et demi, 70 jours intenses et sportifs où nos deux compères ont fait preuve de détermination et d'une adversité à toute épreuve !
Vendredi 31 décembre - Barcelone a revêtu son costume d’hiver et c’est sous une pluie plus typique d’un départ de Vendée Globe que Groupe Bel quitte les pontons de la cité catalane sous un tonnerre d’applaudissements. L’émotion est là, « ce n’est pas anodin de faire le tour du monde, » lâche Kito. A quelques minutes du top départ, le soleil perce, comme un clin d’œil au Méditerranéen. Le tandem ne fait pas de sentiment et prend le meilleur départ à 13h00, en virant en tête la bouée Nord avec plus d’une minute d’avance sur Foncia de Michel Desjoyeaux et François Gabart. L’image est « Bel » : le monocoque rouge file toutes « vaches » dehors sous « spirate » (spinnaker horné d’une vache qui rit® portant un bandeau de pirate) devant les collaborateurs de Bel Espagne venus l’encourager. La chasse aux monocoques est lancée ! Pendant une vingtaine d’heures, Groupe Bel conserve la tête de la course dans des conditions météo complexes. Très vite, plusieurs options se dessinent. La flotte se scinde en deux : le long des côtes espagnoles et le long du Maroc comme Virbac-Paprec 3 qui passe en pôle position le détroit de Gibraltar, le 3 janvier. Commence alors une incroyable course poursuite pour Groupe Bel, au près d’abord dans les petits airs. Kito et Seb mettent 7 jours pour atteindre l’île de Madère qu’ils laissent largement dans leur Ouest afin d’éviter ses dévents, puis franchissent les Canaries le 8 janvier. La « vache » retouche des vents portants la journée suivante, et retrouve le sourire, faisant route vers l’archipel du Cap Vert à toute allure. L’objectif est clair : remonter un à un les concurrents. Chose dite, chose faite, ils doublent de nuit les filles de Gaes, juste avant le Pot au Noir, et passent 6ème.
Gentil Pot et « croque » bateaux ! 13/01 – « Nous avons pris notre premier grain du Pot au Noir en franchissant le 5ème parallèle Nord. Une bonne pluie, le vent qui tourne et se renforce brutalement, quelques manœuvres de voiles, voilà on y est. La lumière est glauque. Les nuages sinistres se développent à toute vitesse. Il y a là un parfum de fin du monde, » explique Kito dans son message de la nuit.
La zone de convergence intertropicale, peu active, sera conciliante avec Groupe Bel qui poursuit sa route à plus de 13 nœuds. Kito et Seb ne lâchent rien et grappillent alors 140 milles en 72h sur le leader Virbac-Paprec 3 qui n’est plus qu’à 155 milles. Mais il y a un temps pour tout. Le monocoque rouge maintient son objectif et croque d’abord les concurrents qui pointent dans son étrave. « La vache » bascule ainsi dans l’hémisphère Sud en 5ème position, dans la nuit du 13 au 14 janvier, devant les Espagnols de Mapfre. La bataille est intense sur l’eau, au coude à coude. Les deux bateaux grillent la politesse aux Suisses de Mirabaud au petit matin au large des côtes brésiliennes, dans un léger flux de Sud-Est de 15 nœuds. En tête de course, Foncia et Virbac-Paprec 3 se dirigent vers Recife pour une courte escale technique mettant ainsi de l’Ouest dans leurs trajectoires. La route est ouverte pour Groupe Bel qui prend la 3ème place provisoire, derrière Estrella Damm et Mapfre. Kito et Seb gagnent 3 places en un week-end et demeurent l’un des bateaux les plus rapides de la flotte, ce qui les emmène sur la 2ème marche du podium dès le 16 janvier au petit matin et ce pendant 4 jours !
Intransigeante Dame Hélène 18/01 – « On vit penché depuis quelques jours ! Le vent oscille alors nous, on oscille aussi, on borde, on choque, on règle, on prend un peu de hale-bas, on en enlève afin de conserver une vitesse optimale et un cap qui nous rapproche du grand virage vers la gauche. En attendant, on se rapproche surtout d'une immense zone en reconstruction isobarique et les travaux ne seront toujours pas terminés quand nous y arriverons demain ce qui signifie vraisemblablement quelques menus ralentissements. Sainte –Hélène va se mériter !» Dure loi du sport ou plutôt des éléments ! Il ne croyait pas si bien dire Kito, l’anticyclone de Sainte-Hélène s’avère des plus coriaces et coince Groupe Bel et Estrella Damm dans ses griffes, tandis que Virbac-Paprec 3 et Foncia, plus à l’Ouest « grâce » à leur escale au Brésil, filent deux fois plus rapidement que le reste de la flotte vers les 40èmes Rugissants, bénéficiant d’un vent plus soutenu. Le 21 janvier malgré leurs arrêts, les deux bateaux reprennent le leadership de la course ! Pendant 4 jours, le classement fait le « yo-yo » entre Mapfre, Estrella Damm et Groupe Bel qui prennent tour à tour la 3ème place.
Le Grand Sud et ses inconnues 26/01 – « Groupe Bel a fait son entrée dans les Quarantièmes et comme d'habitude vers 38° Sud, une kyrielle d'oiseaux de mer nous accueille à tire d'ailes, pétrels géants, damiers du cap, jeunes albatros cendrés et une ou deux autres espèces dont je ne connais pas le nom. C'est seulement après l'île de Gough qu'un ou deux de ces gros Albatros sont venus survoler La vache puis ont disparu. Les conditions ont changé rapidement, la transition chaud/froid s'est faite en une nuit mais quel bonheur d'avancer vite. Pour l'instant, le froid n'est pas plus piquant qu'en hiver en Mer d'Iroise mais il parait qu'il y a des glaces plus au Sud ...! » Ecrit Seb.
La route vers Bonne Espérance, le premier des trois caps de ce tour du monde, est lente et douloureuse, Kito révèle alors que cela fait plus de 12 jours qu’il navigue avec deux côtes fêlées. Un accident qui, au regard de leur belle remontée dans l’Atlantique Sud, n’a pas eu de réelle incidence sur la marche du bateau, le Grand Seb ayant manié la monture avec brio. Entre pétole et coups de chien, Kito et Seb font leur entrée dans l’Océan Indien le 29 janvier en 4ème position à moins de 20 milles du duo Ribes/Pella. Le duel entre les deux bateaux rouges ne fait que commencer !
Extrême, la météo dans l’Indien passe du tout au rien : pétole, vent instable en force et en direction, bouffes à plus de 35 nœuds, ils ont tout eu ! Mais surtout, du près, encore et toujours ! Les garçons prennent la décision de naviguer « safe », la mer est casse-bateau, les fronts s’enchainent… C’est donc en file indienne, les nombreuses portes de sécurité imposées par l’organisation laissant peu de places aux options, que tout ce petit monde se dirige vers le Cap Leeuwin, la pointe Sud-Ouest de l’Australie. Virbac-Paprec impose toujours sa cadence en tête avec plus de 500 milles d’avance sur Mapfre.
04/02 – « Allez, je tente le coup, nous sommes bien au Nord des Kerguelen !!!! Écrire sur ce clavier devient un véritable exploit. Ça penche, ça cogne, ça grince, ça mouille... Le bateau et l'équipage souffrent dans ce bord de reaching venté. 30 nœuds de Sud pour le moment et le pire est à venir. »
Dès le 7 février, avec le retour de vents portants, Groupe Bel perd étrangement du terrain sur Estrella Damm, la réponse vient rapidement : « depuis le Cap Vert, nous déplorons des avaries sur notre grand gennaker et notre spi de brise. Jusque-là, les conditions nous ont permis d’utiliser nos autres voiles mais depuis quelques heures, nous sommes pénalisés, » explique Kito.
Et de deux ! Groupe Bel poursuit sa route et franchit le deuxième Cap de ce tour du globe, le 10 février à 17h45 toujours en 4ème position, avec près de 200 milles de retard sur Estrella Damm. Le ciel est bas, la mer abrupte et c’est chaudement emmitouflés que les deux marins mettent le cap vers le détroit de Cook en Nouvelle-Zélande. Une fois n’est pas coutume, un anticyclone des plus costauds barre la route ! Tandis que Kito et Seb prennent la décision de s’arrêter à Wellington pour réparer leurs voiles, l’équipage garde le moral dans un vent toujours mollissant mais au profit d’une belle remontée sur Estrella Damm. Auteur d’une route quasi directe en Mer de Tasmanie, Groupe Bel revient et reprend, le 18 février, la 3ème place aux Espagnols Alex et Pepe !
Two crew, ONE stop 20/02 – « Nous avons doublé une nouvelle fois l'autre bateau rouge et c'est donc en 3ème position que nous entrons dans le détroit de Cook en longeant cette belle côte sauvage de Farewell, un mélange d'Etretat et ses falaises à trous, de dune du Pyla, de Camargue et d’Irlande. »
Les deux navigateurs passent ainsi le détroit de Cook devant leurs petits camarades de jeu et apprennent que ces derniers viennent de briser leur étai de solent (voile d’avant) et sont donc contraints de s’arrêter également à Wellington. C’est à moins d’une minute d’intervalle que les deux bateaux rouges s’amarrent au quai. Le 20 février à 20h13 pour Groupe Bel et 20h14 pour Estrella, les bateaux débutent une escale de 48h minimum comme l’impose le règlement. Une véritable course contre la montre commence alors pour réparer les voiles de Bel qui partent dans l’heure par avion vers Auckland et la voilerie North Sails NZ. Au même moment, l’équipe technique s’affaire sur le bateau pour le remettre à 100%. Un bon repas, un bon lit, deux bonne nuits réparatrices et il est déjà temps de reprendre la mer !
Le jour des 50 ans de Kito, le 23 février en Nouvelle-Zélande (le mardi 22 à 20h13 en France), Groupe Bel retrouve la course, suivi dans les talons par Estrella Damm. Pendant le ‘pit stop’, Renault ZE, Neutrogena et Mirabaud sont repassés devant, bénéficiant de conditions de vent favorables. Désormais plus de 1100 milles séparent Kito et Seb du tandem Dick/Peyron. Nos marins, requinqués, vont devoir affronter les affres d’un cyclone : ATU. A bord, la tension monte, la météo et la mer s’annoncent exécrables !
ATU bien négocié 26/02 – « On va faire court... 40 nœuds au près, rafales à 50, mer forte avec des creux de 10 mètres, pluie torrentielle, voilà pour la carte postale. Jusque-là ça va... Cela cogne sévère ! Nous aurons 24h très pénibles, puis du reaching très pénible aussi. On croise les doigts, on serre les fesses pour que ça se passe pas trop mal cette histoire... »
L’équipage négocie le cyclone de mains de maître et réussit même à semer leurs camarades d’Estrella Damm. La suite se fait au portant à vive allure. Flashé à 19 nœuds le 2 mars, Groupe Bel a retrouvé toutes ses capacités après son escale et revient à moins de 100 milles de Mirabaud. Le Pacifique porte mal son nom et ne laisse aucun répit à la flotte mais la course continue plus que jamais et nos deux compères savent que tout est encore possible, la 3ème marche du podium est toujours accessible !
Cap Horn amer mais Cap Horn quand même ! Le lundi 7 mars, à 17h40, Kito et Sébastien préviennent leur équipe technique d’un bruit inhabituel provenant de la quille du monocoque. Le premier examen permet de déceler un jeu anormal de la tête de quille mais un diagnostic complet est difficile à réaliser dans les conditions de navigation avec 25 noeuds de vent de Nord-Ouest et près de cinq mètres de vagues. L’équipage décide alors de continuer sa route, de franchir le Cap Horn (distant de 280 milles) et de trouver un abri pour inspecter leur quille. Les heures sont stressantes. Ils risquent à tout moment de perdre le précieux appendice et de chavirer au large du Cap Horn, l’une des régions les plus hostiles du globe.
08/03 – « La vache qui rit® est Cap Hornière depuis 22h20 ce mardi 8 mars après 67 jours 9h et 20mn de course. Son pote Kito aussi pour la toute première fois et le grand barbu pour la 2ème fois. Nous sommes passés au pied avec un franc soleil et au près. C'est superbe ! Nous faisons route, toujours au louvoyage vers Ushuaia : nuit difficile en perspective. »
Le skipper de Groupe Bel passe son tout premier Cap Horn à 50 ans ! Un moment unique dans la vie d’un marin d’autant plus qu’ils rasent le caillou à moins de 500 mètres au près dans des conditions exceptionnelles. Le soleil est au rendez-vous ce qui, de l’avis des locaux, « n’arrive qu’une fois par an ». Pour le Grand Seb, c’est une deuxième mais il n’apprécie pas moins l’incroyable spectacle que leur offre le 3ème et dernier cap de ce tour du monde qui s’achève le 9 mars à Ushuaïa. « Notre tour du monde se termine au bout du monde, » conclue Kito de Pavant le 10 mars tandis que Groupe Bel et son équipage sont enfin en sécurité au mouillage dans le port le plus austral de la planète. Après un diagnostic détaillé réalisé dans le port argentin, le verdict tombe rapidement : l'appendice et les zones périphériques au niveau de la coque sont trop endommagés pour espérer réparer sur place et repartir en course. Démâté, déquillé, Groupe Bel sera rapatrié par cargo dès la fin du mois de mars et devrait arriver fin avril dans le port de Sète. Débutera alors un chantier d’un mois environ avant d’attaquer l’Europa Race, le tour de l’Europe en équipage qui partira d’Istanbul le 3 juillet.